5-2198/1

5-2198/1

Sénat de Belgique

SESSION DE 2012-2013

9 JUILLET 2013


Proposition de résolution pour la protection et la conservation de la région arctique

(Déposée par M. Bert Anciaux et consorts)


DÉVELOPPEMENTS


Nulle part au monde le changement climatique n'est aussi visible que dans la région arctique où les conséquences du réchauffement climatique — résultat d'une industrialisation débridée principalement dans les pays riches — se font sentir de manière particulièrement dure, avec des effets aussi impressionnants qu'inquiétants: jamais l'épaisseur de la calotte glaciaire n'a été aussi faible. Elle ne fait plus que la moitié de la superficie moyenne mesurée entre 1979 et 2000 et est devenue très mince. Pendant l'été 2012, la plate-forme de glace arctique a rétréci et ne mesure plus que 3,4 millions de mètres carrés, soit 18 % de moins que le précédent record négatif mesuré en 2007. Les constatations proviennent entre autres de l'enquête du National Snow and Ice Data Center (NSIDC), ainsi que du bilan annuel du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE). Jusqu'il y a peu, on prévoyait une fonte complète de la calotte glaciaire d'ici 2070, mais les choses semblent aller beaucoup plus vite.

Ces développements influencent tout d'abord l'écosystème local et la (sur)vie des quatre millions d'habitants de la région arctique. Les peuples indigènes, avec leur style de vie traditionnel et très spécialisé, sont ceux qui sont le plus affectés par ce brusque changement climatique. La biodiversité qui est une nécessité vitale pour ces populations est gravement compromise parce que les ours polaires, les morses et les phoques, entre autres, sont en train de perdre leur biotope naturel.

De plus, la fonte des glaces a également des effets négatifs et dangereux à l'échelle mondiale. Les glaces polaires jouent en effet un rôle critique dans la régulation du climat sur terre. C'est justement pour cette raison que le Pôle Nord est surnommé l'« airco » de la terre. Les jet-streams, ces flux d'air d'une importance cruciale, qui soufflent d'ouest en est et qui constituent la frontière entre la région arctique froide et les régions plus chaudes situées plus au sud — semblent perdre en intensité, se déplacent vers le nord et ont des ratées.

La transformation d'énormes zones de neige blanche, couleur qui réfléchit les rayons du soleil, en zones de haute mer bleu foncé, couleur qui absorbe ces mêmes rayons, entraîne l'absorption de quantités gigantesques de chaleur. Cette chaleur disparaît à nouveau dans l'atmosphère au retour de l'hiver, avec une influence catastrophique et perturbante sur notre climat.

Les conséquences sont de plus en plus visibles et perceptibles. Les hivers plus durs et rigoureux ainsi que les conditions météorologiques extrêmes de plus en plus fréquentes illustrent d'une manière claire pour tout le monde l'impact de la disparition des calottes glaciaires. Géologues et météorologues ont démontré que la fonte des glaciers arctiques, des calottes glaciaires et des banquises groenlandaises a contribué à l'augmentation mondiale de 40 % du niveau de la mer entre 2003 et 2008. Plusieurs villes côtières et États insulaires sont ainsi menacés d'être rayés de la carte.

La fonte de la glace polaire est donc un processus accumulatif qui s'auto-renforce. La glace arctique renferme en outre une autre bombe à retardement climatique. Le permafrost contient d'énormes quantités de méthane et de CO2, qui se libèrent progressivement et provoquent une augmentation démontrable de la température mondiale de l'ordre de 0,4 à 0,8 degrés. Comme si cela ne suffisait pas, nous risquons sur le plan écologique d'être pris dans une spirale négative irréversible. La disparition des calottes glaciaires permet en effet l'exploitation de champs pétrolifères et gaziers qui étaient auparavant inaccessibles. Le raffinage et la combustion de ces ressources réchauffera la terre encore davantage. D'après une étude géologique américaine de 2009, la région arctique renferme respectivement 13 % et 30 % des réserves de pétrole et de gaz non encore découvertes.

Bon nombre d'experts environnementaux affirment que l'exploitation des réserves de gaz et de pétrole dans la région arctique entraîne des risques injustifiés. La région arctique est inhospitalière et les conditions climatiques y sont particulièrement rudes. Le risque d'accident est considérablement plus élevé et les moyens pour y faire face, nettement moindres. En cas de fuite de pétrole importante dans la région arctique, il n'existe toute simplement aucune méthode praticable. Pour rappel, la catastrophe du Deep Water Horizon le 20 avril 2010 dans le golfe du Mexique s'est produite dans de bonnes conditions climatiques et la lutte contre cette catastrophe écologique s'est faite à l'aide de toute la technologique imaginable; il a fallu trois mois avant d'enregistrer un quelconque progrès et pas moins de cinq millions de fûts de pétrole se sont déversés avant que la fuite ne soit colmatée.

L'Environmental Audit Committee britannique, composé de parlementaires, met en garde dans un rapport circonstancié contre les dangers majeurs liés à l'exploitation pétrolière dans la région arctique, tout en recommandant l'interdiction de tout forage pétrolier dans cette région jusqu'à ce que l'on dispose de meilleures mesures de sécurité.

Plusieurs entreprises pétrolières telles que Shell, la compagnie norvégienne Statoil et Conoco Phillips ont entre-temps aussi suspendu leurs projets de forage dans la région arctique. La réaction sévère des autorités américaines aux maladresses de Shell dans la région arctique, où l'entreprise a commis plusieurs infractions à la législation en matière d'environnement et où une plateforme de forage est partie à la dérive, a fort heureusement modéré l'enthousiasme des producteurs pétroliers. Ils se rendent compte qu'ils ne disposent pas de garanties suffisantes pour éviter et contenir les catastrophes écologiques. Les risques sur les plans financier et pénal sont devenus trop importants pour eux. Ces entreprises continuent toutefois à faire pression pour obtenir un assouplissement des réglementations et restrictions strictes en matière d'environnement et de sécurité.

La fonte de la glace arctique entraîne aussi l'apparition de nouvelles routes maritimes internationales. L'on a calculé qu'il est possible de réduire d'un tiers le temps nécessaire pour relier l'Océan atlantique à l'Océan indien en empruntant une route maritime septentrionale plutôt que le canal de Panama. Si ces nouvelles routes présentent assurément des avantages énormes pour l'économie mondiale et régionale, elles font aussi courir des risques sérieux à l'écosystème déjà particulièrement fragile au Pôle Nord. Le cumul de l'inhospitalité de la région et des conditions climatiques extrêmes augmente les risques d'accidents. L'émission de suie noire a un effet catalyseur extrême sur la fonte des calottes glaciaires. La suie est en effet le deuxième facteur de réchauffement le plus important après le CO2. C'est surtout l'émission de suie dans les zones de glace qui provoque d'importants dégáts. Elle réduit fortement la fonction réfléchissante de ces surfaces blanches et augmente l'absorption de chaleur.

L'existence de plus grandes zones de pleine mer dans la région encourage aussi la surpêche. Rares sont toutefois les informations scientifiques dont on dispose en ce qui concerne l'effet du réchauffement des océans sur l'écosystème marin mondial.

L'importance accrue du Pôle Nord sur les plans géopolitique et économique constitue aussi une source potentielle de nouveaux conflits. À titre d'illustration, nous pouvons citer l'exemple d'une expédition russe d'août 2007, qui a planté un drapeau russe dans les fonds marins du Pôle Nord. Et que penser de l'intérêt croissant de pays non arctiques tels que la Chine, un pays qui sillonne actuellement la région avec son propre brise-glace.

Les pays de la région arctique semblent gérer leurs intérêts en relativement bonne intelligence. Ils souhaitent collaborer pour exploiter gaz et minerais, plutôt que se quereller à propos des matières premières qu'ils ne possèdent pas (encore). C'est à cette fin qu'a été créé en 1996 le Conseil de l'Arctique, un forum intergouvernemental composé de huit pays de la région arctique et axé sur la coopération et la coordination dans le cadre d'une politique commune pour la région. Après l'incident du drapeau russe, cinq pays situés autour de l'Océan arctique (Canada, Danemark, Norvège, Russie, États-Unis) ont signé en 2008 la déclaration d'Ilulissat dans laquelle ils s'engagent à respecter les accords internationaux existants en matière de développement territorial.

Bert ANCIAUX.
Sabine de BETHUNE.
Philippe MAHOUX.
Sabine VERMEULEN.
Dominique TILMANS.

PROPOSITION DE RÉSOLUTION


Le Sénat,

A. vu la résolution nº 53-1000/7 — 2010/2011 de la Chambre des représentants du 19 mai 2011 pour la protection de l'Arctique;

B. vu la résolution du Parlement européen du 9 octobre 2008 sur la gouvernance arctique et la résolution du Parlement européen du 20 janvier 2011 sur une politique européenne durable dans le Grand Nord;

C. vu la communication « L'Union européenne et la région arctique » (COM/2008/0763) de la Commission européenne et au rapport de suivi (COM/2012/0183);

D. vu les rapports du PNUE et du National Snow and Ice Data Center (NSIDC) dont il ressort que la calotte glaciaire du Pôle Nord est plus petite que jamais, à savoir moins de la moitié de la superficie moyenne entre 1979 et 2000;

E. vu que les conséquences du changement climatique dans la région arctique sont essentiellement dues à des influences extérieures à la région;

F. vu que la fonte des calottes glaciaires aura des conséquences insurmontables pour l'environnement à d'autres endroits de la planète;

G. vu la constatation de l'étude « US Geological Survey » (2009) selon laquelle la région arctique renfermerait respectivement 13 % et 30 % des réserves de pétrole et de gaz non encore découvertes;

H. rappelant le rapport de l'Environmental Audit Committee britannique et les risques considérables liés aux forages pétroliers dans la région, dès lors qu'il n'existe actuellement aucun scénario permettant de faire face à une catastrophe à l'échelle de celle du Deep Water Horizon dans le golfe du Mexique;

I. vu la déclaration de Kiruna du 15 mai 2013 dans laquelle les membres du conseil de l'Arctique ont pris plusieurs engagements forts en matière de protection et d'exploitation de l'Arctique;

J. constatant que la région arctique n'est protégée par aucun instrument juridique spécifique qui soit à la fois multilatéral, mondial et contraignant, notamment parce que personne ne s'attendait à ce qu'elle soit exploitée commercialement (par exemple: navigation, extraction de combustibles, pêche, ...);

K. considérant que le réchauffement climatique et l'exploitation économique risquent de fortement mettre sous pression le style de vie traditionnel et les moyens de subsistance des peuples indigènes;

L. soulignant la nette augmentation de la navigation dans les eaux arctiques ces dernières années résultant de l'intérêt croissant pour les forages en mer, du nombre croissant de croisières, de la perspective d'une route maritime dans le nord-ouest et des possibilités d'extension de zones pour la pêche commerciale;

M. soulignant la problématique de la suie noire qui a un effet catalyseur énorme sur la fonte des calottes glaciaires;

N. vu l'énorme intérêt économique mondial pour les ressources renouvelables et non renouvelables dans la région arctique,

Demande au gouvernement:

1. de plaider avec vigueur et conviction, au niveau européen, pour une politique européenne globale et coordonnée en ce qui concerne la région arctique, qui définit clairement les priorités, les défis possibles et la stratégie et dans le cadre de laquelle la Commission européenne et les États membres usent pleinement de leur influence dans le même but;

2. de plaider pour l'adhésion de l'Union européenne au Conseil de l'Arctique, en qualité d'observateur;

3. d'appeler les membres du Conseil de l'Arctique à ne pas se soustraire à leurs responsabilités sur le plan écologique et social dans le cadre de l'exploitation et de la protection de la région arctique et à concrétiser et mettre en œuvre les engagements pris dans la déclaration de Kiruna du 15 mai 2013;

4. de plaider, dans toutes ses négociations bilatérales ou multilatérales avec les membres du Conseil de l'Arctique, pour la protection du fragile écosystème, avec une attention particulière pour les besoins de la population et les dangers pour l'environnement, ainsi que pour la sauvegarde de la biodiversité;

5. de plaider dans le contexte européen pour un moratoire international de (l'extension de) l'exploitation des ressources minérales dans la région arctique, tant qu'il n'y aura pas de garanties suffisantes que cette exploitation peut se faire d'une manière adéquate et sûre;

6. de plaider au niveau européen pour que des études scientifiques fiables concernant les stocks de poisson dans l'Océan arctique soient réalisées avant l'ouverture de nouvelles zones à la pêche commerciale et pour qu'il y ait un suivi durable;

7. de soutenir, à l'échelon tant national qu'international, des recherches scientifiques supplémentaires sur le réchauffement climatique et ses effets sur la région arctique;

8. dans le cadre des négociations en cours sur un Code polaire pour la navigation, de plaider auprès de l'Organisation maritime internationale (OMI) pour instaurer des règles très strictes en ce qui concerne la sécurité, l'émission de particules de suie et l'utilisation et le transport de fioul lourd, et d'œuvre à l'aboutissement rapide de ces négociations;

9. de ne pas attendre l'achèvement de ce Code polaire pour appeler les membres du Conseil de l'Arctique à coordonner et à harmoniser leur législation en matière de navigation maritime, afin d'avoir plus rapidement des garanties pour une navigation sûre et écologique dans la région arctique;

10. en tant que membre de l'OTAN et de l'UE, de veiller à ce que la région arctique reste une zone exempte de conflit et à ce que cette région ne soit utilisée qu'à des fins pacifiques.

13 mai 2013.

Bert ANCIAUX.
Sabine de BETHUNE.
Philippe MAHOUX.
Sabine VERMEULEN.
Dominique TILMANS.