5-1349/1

5-1349/1

Sénat de Belgique

SESSION DE 2011-2012

22 NOVEMBRE 2011


Proposition de résolution concernant la protection des albinos en Afrique

(Déposée par Mme Fatiha Saïdi et consorts)


DÉVELOPPEMENTS


L'albinisme est une maladie génétique présente partout dans le monde. Elle se caractérise par l'incapacité du corps à produire de la mélanine, pigment qui aide la peau à se protéger des rayons ultraviolets nocifs du soleil. Le manque de mélanine entraîne une décoloration de la peau, des yeux et des cheveux.

Il en existe deux formes d'albinisme:

— l'albinisme oculaire (décoloration des yeux);

— l'albinisme oculo-cutané (décoloration de la peau, des yeux et des cheveux);

Les personnes atteintes par cette maladie sont en outre toutes malvoyantes et ce quelle que soit la forme d'albinisme dont elles souffrent.

Si aux États-Unis et en Europe, une personne sur 20 000 est albinos, ce taux est de un individu sur 4 000 sur le continent Africain.

De façon générale, en Afrique, les personnes atteintes d'albinisme doivent affronter le rejet de la société en plus de leur maladie et des handicaps qui en découlent. En effet, de nombreux préjugés et croyances négatives leur collent littéralement à la peau et en font des marginaux dans leur société. Ainsi, on les assimile souvent à des sorciers malfaisants qui apportent le malheur à qui les croisent ou les côtoient. Parfois de simples rumeurs suffisent pour amener une foule en colère à rouer de coups ou même à tuer une personne sur qui pèse de tels soupçons.

En Tanzanie, où l'on retrouve la plus grande communauté d'albinos, estimée à près de 150 000 sur une population totale de 38 millions d'habitants, la croyance populaire leur attribue une autre série de pouvoirs « magiques ». En effet, leurs cheveux, sang, chairs et os préparés en « potions » ou en « gri-gri » par des sorciers-guérisseurs sont censés guérir, apporter chance et prospérité. De nombreuses tombes d'albinos auraient ainsi été profanées.

C'est aussi à cause de cette croyance que des agressions cruelles visant les albinos sont perpétrées, principalement dans les zones reculées bordant le lac Victoria, où les superstitions concernant les vertus magiques des albinos sont plus ancrées. Certains sorciers-guérisseurs peu scrupuleux commanditent des assassinats afin d'arracher des membres ou des organes aux albinos dont ils fabriquent des décoctions qui se vendent à prix d'or. Lors de procès touchant à ce trafic macabre, on a estimé qu'un bras ou une jambe d'albinos peut se vendre jusqu'à 2 000 dollars.

En Tanzanie où 90 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour, l'appât du gain fait que ces actes barbares ne sont malheureusement pas isolés ou marginaux: selon les autorités tanzaniennes et Amnesty International, il y aurait, depuis 2007, déjà plus de cinquante meurtres et des dizaines de personnes mutilées pour des motifs directement liés à ces superstitions. Les albinos, conscients du danger qu'ils courent au quotidien, sont contraints de se déplacer en groupe, d'être protégés en permanence, de vivre barricadés.

Les autorités tanzaniennes tentent dès lors de lutter contre ces pratiques et de renforcer la sécurité des albinos dans les villages, mais le phénomène commence à s'étendre à certains pays voisins (Cameroun, Congo, Burundi, Mali, Nigeria, Kenya, ...), ce qui fait peser une lourde menace sur les personnes atteintes d'albinisme dans ces pays.

L'ONG de défense des droits des albinos « Under the Same Sun » a dénoncé de nombreux décès d'albinos au Burundi, en République démocratique du Congo, en Guinée, au Swaziland et en Afrique du Sud. Soulignant de surcroît que de nombreux meurtres et attaques d'albinos en Afrique ne sont pas documentés ou rapportés.

« La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge » et l'« Albinism Foundation of East Africa » rapportent qu'entre 2007 et 2009, au moins 10 000 albinos tanzaniens, kenyans et burundais ont été forcés de quitter leur village pour se cacher ou aller vivre dans des zones urbaines, où ils se sentent plus en sécurité.

Le phénomène ne se limite donc plus géographiquement et il semble important de mettre en œuvre des stratégies qui luttent efficacement contre ces croyances et ces discriminations.

En la matière il faut donc agir sur quatre axes:

1. mettre l'accent sur l'information et l'éducation des populations afin de lutter contre les stéréotypes dont les albinos sont victimes;

2. effectuer un recensement de la population albinos;

3. contribuer à la protection et à la sécurité des albinos;

4. mettre en place une série de soins à destination des albinos afin de contribuer à leur santé et à leur bien être.

Fatiha SAÏDI.
Marie ARENA.
Hassan BOUSETTA.
Caroline DÉSIR.
Ahmed LAAOUEJ.
Philippe MAHOUX.
Muriel TARGNION.
Fabienne WINCKEL.
Olga ZRIHEN.

PROPOSITION DE RÉSOLUTION


Le Sénat,

A. considérant la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'assemblée générale des Nations unies, du 10 décembre 1948;

B. considérant la Convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant ayant force obligatoire et non dérogatoire;

C. considérant la Convention relative au droit des personnes handicapées de l'assemblée générale des Nations unies;

D. considérant la Déclaration des Nations unies sur le droit des minorités, du 18 décembre 1992;

E. considérant la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, adoptée le 27 juin 1981;

F. considérant la résolution du Parlement européen sur les assassinats d'albinos en Tanzanie;

G. considérant ses précédentes résolutions sur les graves violations des droits de l'homme;

H. considérant ses précédentes résolutions faisant mention du problème spécifique de la protection des albinos africains;

I. considérant le rapport du Parlement « Stop à la violence faites aux enfants dans le Sud » du 12 mai 2009;

J. considérant les principes de « Protection, Prestations et Participation » structurant la note stratégique sur le respect des droits de l'enfant dans la coopération belge au développement;

K. considérant que des rapports des ONG et des médias, confirmés par le gouvernement de Tanzanie, font état, depuis 2007, de l'assassinat et de la mutilation d'albinos, dont des enfants;

L. considérant que, outre les meurtres d'albinos, être accusé d'avoir des dons de sorcellerie ou de magie peut constituer un mobile d'assassinat au Cameroun, au Mali, au Nigeria, au Kenya mais aussi dans des pays partenaires de la Coopération belge au développement, tels que la République démocratique du Congo, l'Ouganda, le Burundi ou la Tanzanie;

M. considérant que les assassinats d'albinos sont le fait de bandes organisées à la solde des sorciers traditionnels qui utilisent des membres ou des organes arrachés aux albinos pour en faire des décoctions et des gri-gri et en faire le commerce;

N. considérant que ces assassinats ont causé un grand trouble et une peur profonde au sein de la communauté albinos qui ressent dorénavant une réelle insécurité et dont les membres vont jusqu'à éviter de rester, de se promener ou de voyager seuls pour prévenir tout risque éventuel;

O. considérant qu'une partie de la population de ces pays vit sous le seuil national de pauvreté et que l'accès aux services de santé est très limité, amenant par là même la population à recourir aux services de sorciers traditionnels ou de guérisseurs;

P. considérant que les albinos constituent une minorité et que la discrimination à leur égard représente un grave problème dans toute l'Afrique subsaharienne;

Q. considérant que, selon une étude du programme des Nations unies pour le développement (PNUD):

« la moitié environ des parents d'albinos ont éprouvé un sentiment d'humiliation à la naissance de leur enfant, que les femmes albinos sont victimes de discrimination de la part des autres femmes, que les femmes ayant accouché d'enfants albinos font souvent l'objet de railleries ou de rejets, qu'elles connaissent la discrimination au travail, que deux tiers environ des parents déclarent que les interventions visant précisément à soigner les enfants albinos sont onéreuseset que la moitié constate que leurs enfants ont de graves problèmes de vue, mais que 83 % indiquent toutefois que les prestations scolaires de leurs enfants sont aussi bonnes que celles des autres enfants », (l'accès à l'éducation n'est pas chose aisée en Afrique pour les albinos),

1. condamne vigoureusement l'assassinat d'albinos et le commerce des parties de leur corps dans un but lucratif et/ou superstitieux;

2. salue le fait que le gouvernement tanzanien ait condamné ces assassinats et promis de tout faire pour mettre un terme à ces crimes;

3. félicite le président de la Tanzanie, Jakaya Kikwete, d'avoir décidé de proposer Mme Al-Shymaa Kway-Geer comme première députée albinos, au regard de la détermination de l'intéressée à lutter contre la discrimination dont elle et les autres albinos font l'objet;

4. appuie et réserve un accueil favorable aux mesures du gouvernement tanzanien tendant notamment à instaurer un recensement des albinos et à mettre en place un service de police destiné à escorter les enfants albinos; approuve la demande de députés tanzaniens réclamant de plus amples mesures pour s'attaquer aux racines du problème et mettre un terme à l'ensemble des discriminations visant les albinos;

5. appelle les autorités des pays concernés, les autorités gouvernementales locales et la société civile en général à coopérer pour protéger l'ensemble des albinos;

6. invite instamment les gouvernements des pays concernés à prendre des mesures immédiates destinées à sensibiliser la société et à l'informer sur l'albinisme, ces mesures devant notamment être mises en œuvre dans les zones rurales où la population tend à être moins éduquée et plus superstitieuse, par le biais de campagne médiatique, par exemple;

7. demande au gouvernement d'appuyer les efforts du PNUD visant à protéger les albinos en Afrique;

8. estime que le meilleur moyen de protéger les droits des albinos africains consiste, dans le cadre de politiques d'intégration, à leur garantir l'égalité d'accès à une éducation de qualité et aux soins de santé ainsi qu'à leur offrir une protection sociale et juridique appropriée;

9. demande au gouvernement de soutenir les efforts déployés par les gouvernements concernés, les ONG et la société civile pour établir un recensement de la population albinos afin de définir des politiques prenant en compte les besoins et les droits des albinos, basées sur la non-discrimination et l'intégration sociale ainsi que sur l'égalité d'accès à l'emploi;

10. demande une amélioration de la formation des personnels soignants et la mise en place d'ateliers destinés aux enseignants et aux parents pour les inciter à s'assurer que les enfants albinos soient protégés du soleil, dans la mesure où beaucoup meurent d'un cancer de la peau avant l'âge de trente ans;

11. insiste pour que les fonds destinés à la santé profitent aux plus pauvres; souligne la nécessité urgente de permettre un accès aux soins dans les zones rurales enclavées;

12. demande au gouvernement de susciter et de promouvoir le travail d'équipe entre les pays africains confrontés à ces problématiques, que ce soit dans le cadre de missions aux Nations unies, lors de rencontres bilatérales ou au travers de la coopération au développement;

13. demande au gouvernement de faciliter l'obtention de visa et de permis de séjour pour les demandeurs d'asile atteints d'albinisme et qui invoquent des persécutions dans leur pays.

21 octobre 2011.

Fatiha SAÏDI.
Marie ARENA.
Hassan BOUSETTA.
Caroline DÉSIR.
Ahmed LAAOUEJ.
Philippe MAHOUX.
Muriel TARGNION.
Fabienne WINCKEL.
Olga ZRIHEN.