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Question écrite n° 8-284

de Thierry Witsel (PS) du 28 juillet 2025

à la ministre de la Justice, chargée de la Mer du Nord

Mineurs - Fugues - Exploitation sexuelle - Chiffres - Détection et lutte - Acteurs de terrain - Formation - Soutien psychologique des jeunes - État de la question

prostitution
protection de l'enfance
minorité civile
jeune
délinquance juvénile
santé mentale
Centre pour enfants disparus
travail au noir

Chronologie

28/7/2025Envoi question (Fin du délai de réponse: 28/8/2025)
28/8/2025Réponse

Aussi posée à : question écrite 8-285

Question n° 8-284 du 28 juillet 2025 : (Question posée en français)

Au cours de l'année écoulée, le nombre de nouveaux dossiers de fugue enregistrés par «Child Focus» a augmenté de 30%. Parallèlement, l'organisation pour enfants disparus constate une hausse constante des appels provenant de jeunes en détresse psychologique ou de parents inquiets, signalant que leur enfant souffre d'idées noires. La déléguée aux droits des enfants, Solayman Laqdim, souligne que la santé mentale des jeunes se dégrade rapidement depuis plusieurs années: «Tous les indicateurs sont au rouge. La consommation d'antidépresseurs a augmenté de 60% chez les jeunes de douze à dix-huit ans, et un enfant sur dix souffre d'idées noires ou de pensées suicidaires" La crise sanitaire a exacerbé cette tendance, qui ne fait que s'aggraver.

Malgré cette gravité, les fugues sont encore trop souvent perçues comme des caprices ou de simples actes de rébellion, alors qu'elles constituent souvent des appels désespérés à l'aide, à décoder selon la situation et la personnalité de chaque jeune. Bien que la possibilité de consulter des psychologues de première ligne ait été instaurée, leur saturation limite l'accès aux soins: «On ne parvient pas à faire coïncider l'offre et la demande, et le réflexe du généraliste est souvent de prescrire un antidépresseur en crise», déplore le délégué.

Les fugues exposent les jeunes à de très grands risques, notamment de mauvaises rencontres ou d'exploitation sexuelle. L'année dernière, »Child Focus» a ouvert nonante-quatre nouveaux dossiers d'exploitation sexuelle dans le cadre de la prostitution de mineurs, presque tous liés à des fugues. Cette problématique a augmenté de 30% par rapport à l'année précédente. Une fois victimes, ces jeunes restent sous l'emprise de leurs proxénètes, subissent des violences et recommencent à fuguer pour retrouver leurs exploiteurs, souvent dans un cycle infernal. Sept jeunes sur dix résidaient dans une institution de l'aide à la jeunesse, et près de la moitié avaient moins de quinze ans.

Le procureur du roi de Bruxelles, Julien Moinil, a récemment alerté sur la situation: quatre cents jeunes «dans la nature» à Bruxelles, faute d'infrastructures adaptées pour leur prise en charge, risquent de rejoindre les rangs des narcotrafiquants. À l'échelle francophone, ce sont environ cinq mille adolescents sans encadrement aujourd'hui. Près de la moitié des fugues concernent des jeunes placés en institution. Ces jeunes, souvent issus de l'immigration ou en situation irrégulière, fuient leur placement ou leur statut, et sont vulnérables à l'exploitation, à la criminalité ou à la consommation de drogues comme le crack ou la colle. Leur situation de survie les pousse à des comportements dangereux, comme la prostitution ou le travail illégal.

Le nombre d'adolescents fuguant a triplé, illustrant l'ampleur de la crise. Ces fugues ne sont que la partie visible d'un iceberg de souffrance, dont il faut impérativement prendre la mesure.

En 2024, près de 75% des dossiers d'exploitation sexuelle de mineurs ouverts par «Child Focus» impliqueraient des proxénètes d'adolescents, souvent des trafiquants utilisant des tactiques pour rendre leurs victimes dépendantes psychiquement et matériellement, exploitant ainsi leur vulnérabilité. Ces adolescents vulnérables sont perçus comme des cibles faciles. L'exploitation sexuelle des mineurs demeure largement sous-détectée, en raison d'un manque de formation des acteurs sur le terrain et de l'absence de structures spécialisées pour leur prise en charge, notamment en urgence. La lutte contre ce phénomène est compliquée par la nature numérique des affaires et la réticence de certaines plateformes à collaborer avec les autorités, dans un contexte européen où le débat persiste sur la protection de la vie privée versus la sécurité des enfants.

Quant au caractère transversal de la question: les différents gouvernements et maillons de la chaîne de sécurité se sont accordés sur les phénomènes qui doivent être traités en priorité au cours des quatre prochaines années. Ceux-ci sont définis dans la Note-cadre de sécurité intégrale et dans le Plan national de sécurité pour la période 2022-2025 et ont fait l'objet d'un débat lors d'une conférence interministérielle à laquelle les acteurs de la police et de la justice ont également participé. Cette question concerne dès lors une compétence transversale, partagées avec les Régions, ces dernières intervenant surtout dans le volet préventif.

Je souhaiterais dès lors vous poser les questions suivantes:

1) Quelles mesures concrètes le gouvernement prévoit-il pour renforcer la formation des acteurs de terrain afin d'améliorer la détection et la prise en charge des victimes d'exploitation sexuelle de mineurs?

2) Quel est le bilan actuel des infrastructures d'accueil et de prise en charge des mineurs en détresse ou en danger, notamment pour ceux qui fuguent ou sont en situation d'exploitation?

3) Pouvez-vous nous fournir les chiffres concernant le nombre de dossiers de fugues enregistrés ces cinq dernières années? Quelles Régions ou zones géographiques connaissent la plus forte hausse de fugues et de signalements d'enfants en détresse?

4) Quelles sont les statistiques récentes sur la consommation d'antidépresseurs chez les adolescents?

5) Combien d'adolescents ont été référés ou ont bénéficié de consultations psychologiques dans le cadre du dispositif actuel?

6) Quel est le nombre moyen de psychologues disponibles dans les structures de première ligne et comment cela a-t-il évolué ces dernières années?

7) Combien de dossiers d'exploitation sexuelle de mineurs ont été ouverts l'année dernière?

8) Quelles sont les statistiques sur la réinsertion ou le suivi des victimes après leur prise en charge?

9) Quelle est la capacité d'accueil actuelle pour ces jeunes, notamment dans les institutions de l'aide à la jeunesse?

10) Quelles collaborations ont été établies avec les plateformes numériques pour lutter contre la propagation de contenus liés à l'exploitation ou à la pédopornographie?

Réponse reçue le 28 aôut 2025 :

1) Depuis plusieurs années, Child Focus est un partenaire incontournable de la police fédérale dans la protection des mineurs. Ensemble, ils ont déployé des formations innovantes pour doter chaque policier de compétences solides et actualisées.

Depuis 2023, plusieurs modules ont été intégrés dans la formation de base de tous les cadres et de tous les grades. Ces modules permettent de traiter des thématiques prioritaires, notamment:

disparition de mineurs étrangers non accompagnés;

les enlèvements parentaux;

les fugues de jeunes issus d’institutions;

l’exploitation sexuelle des mineurs;

les campagnes de sensibilisation lors de disparitions;

la sécurité en ligne pour les mineurs.

En outre, quatre formations continues spécialisées complètent ce dispositif. Elles détaillent les méthodes de travail, favorisent la collaboration interservices et impliquent des acteurs tels que la cellule Personnes disparues.

En 2025, face à la hausse préoccupante des cas d’exploitation sexuelle de mineurs, la police fédérale a conçu un e-learning spécifique, en partenariat avec Child Focus «Victimes mineures d’exploitation sexuelle dans la prostitution».

Cet e-learning est intégré non seulement dans la formation continue, mais aussi dans la formation de base de tous les cadres de police, assurant une diffusion uniforme de ces compétences essentielles. Il repose sur quatre piliers:

– connaître: comprendre le cadre légal et les profils des victimes et des auteurs;

– détecter: identifier les signaux tels que les fugues, l’exploitation en ligne et les comportements suspects;

– réagir: appliquer les procédures adaptées, rédiger les procès-verbaux et collaborer avec les centres spécialisés comme PAG-ASA, Payoke et Sûrya;

– prévenir: utiliser des outils pratiques, tels que le programme «Girl Power Squad», des podcasts éducatifs et la méthodologie «Parler, voir, toucher».

Ce module s’inscrit pleinement dans le Plan national de sécurité 2022-2025, qui érige la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs en priorité nationale.

Dès août 2025, chaque policier disposera ainsi des outils nécessaires pour détecter les victimes, améliorer leur prise en charge et agir en synergie avec les acteurs spécialisés. Cette approche cohérente et ambitieuse représente une avancée déterminante dans la protection des mineurs en Belgique.

2), 5), 8) & 9) Ces questions relèvent des compétences des entités fédérées.

3) La Banque de données nationale générale (BNG) est une base de données policières dans laquelle sont enregistrés les faits sur la base de procès-verbaux résultant des missions de police judiciaire et administrative. Elle permet de réaliser des comptages sur différentes variables statistiques telles que le nombre de faits enregistrés, les modus operandi, les objets liés à l’infraction, les moyens de transport utilisés, les destinations de lieu, etc.

Les variables disponibles dans la BNG permettent d’établir des rapports sur ce que l’on appelle les «faits non criminels». Il s’agit des enregistrements dans la base de données par les services de police qui, en soi, ne constituent pas des délits mais pour lesquels un procès-verbal est néanmoins établi, comme dans le cas d’objets perdus, de suicides ou de personnes disparues, entre autres.

Le tableau en annexe reprend le nombre de faits enregistrés par les services de police relatifs à la classe «Protection de la jeunesse: Disparition – Fugue» enregistrés dans ces «faits non criminels». Ces données sont présentées pour les années complètes 2019-2023 et les trois premiers trimestres de 2024, aux niveaux des Régions et des provinces. Elles proviennent de la banque de données clôturée à la date du 24 janvier 2025.

4), 5), 6) & 8) Ces questions relèvent des compétences de mon collègue le vice-premier ministre et ministre des Affaires sociales et de la Santé publique, chargé de la Lutte contre la pauvreté.

7) En 2024, 333 dossiers d’exploitation de la prostitution de mineurs ont été enregistrés, ainsi qu’un cas de traite des êtres humains à caractère sexuel. Par comparaison au cours de la même année, 165 cas d’abus de prostitution de majeurs ont été enregistrés. Près de 67 % des cas d’exploitation ou abus de prostitution concernent donc des victimes mineures d’âge. Ces données montrent plutôt une tendance liée à l’activité policière que la réalité d’un phénomène. D’une manière générale, on estime qu’en moyenne, 2 à 5 % des personnes actives dans la prostitution à l’échelle mondiale sont des mineurs d’âge.

10) Ce point a été longuement abordé dans la réponse à la question no 400 de Madame la députée Thémont. Je vous y renvoie. En résumé, on peut affirmer que la prostitution de mineurs et l’exploitation de cette prostitution est un phénomène en plein développement qui nécessite un suivi particulier, notamment en matière de recherche proactive ou réactive dans le monde numérique. Une expérience pilote menée avec une plateforme spécialisée dans la publication d’annonces en matière de prostitution a permis la détection de 112 cas suspect de prostitution de mineurs en Belgique. Chacun de ces cas a fait l’objet de vérifications ou investigations sous l’égide des parquets locaux (voir question 7)).

Tableau 1: Nombre de «faits non criminels» en matière de «Protection de la jeunesse: Disparition – Fugue»



2019

2020

2021

2022

2023

TRIM 3 - 2024

Région flamande

Anvers

1 813

1 701

1 688

2 04

2 806

2 280

Limbourg

436

335

406

388

663

653

Flandre orientale

2 039

1 504

1 694

1 951

2 890

2 057

Brabant flamand

780

546

664

899

832

810

Flandre occidentale

1 095

927

973

1 054

1 305

805

Région flamande

6 163

5 013

5 425

6 696

8 496

6 605

Région wallonne

Brabant wallon

367

327

437

439

413

293

Hainaut

1 332

1 001

1 111

1 342

1 383

1 014

Liège

1 607

1 199

1 141

1 209

1 255

1 047

Luxembourg

150

111

162

208

186

114

Namur

649

470

623

980

784

710

Région wallonne

4 105

3 108

3 474

4 178

4 021

3 178

Région de Bruxelles Capitale

Bruxelles-Capitale

1 678

1 200

1 230

1 261

1 582

1 268

Région de Bruxelles Capitale

1 678

1 200

1 230

1 261

1 582

1 268

Total

11 946

9 321

10 129

12 135

14 099

11 051

Source: Police Fédérale